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Informe / Comunicado de prensa

Réforme des programmes de travailleurs migrants temporaires : un écran de fumée ?

Fecha

2013

Autores

Eugénie Depatie-Pelletier y Martin Provencher

Título de la serie

Bulletin de veille stratégique de septembre 2013

Number of pages

pp 2-4

Institución responsable

Direction de la recherche et de l’analyse prospective (DRAP)

Texto completo

Jason Kenney, alors ministre fédéral de laCitoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme, dévoilait en début mai 2013 sa nouvelle réforme des programmes de travailleurs migrants temporaires dans le cadre du projet de loi C-60. Elle comprend un lot de mesures destinées à corriger certaines des lacunes les plus criantes de ces programmes auprès de l’opinion publique canadienne à la suite du scandale suscité en avril 2013 par les pratiques de la Banque Royale du Canada. En effet, cet établissement bancaire canadien d’envergure profite actuellement du travail de 45 informaticiens étrangers admis au Canada par le biais de l’un des programmes spéciaux d’embauche de travailleurs étrangers temporaires. Il serait facile de s’en réjouir après les nombreuses improvisations auxquelles nous a habitué le ministre de l’immigration pendant qu’il occupait ce poste. Quand on l’évalue à l’aune du triste bilan des conservateurs en matière de droits humains, et notamment en matière de respect des droits et libertés des nouveaux arrivants, la cohérence qu’elle manifeste devrait pourtant nous alarmer.
À première vue, la motivation de cette réforme est purement économique. L’objectif est de mettre fin à l’abus du programme par certains employeurs. Mais la rationalité à laquelle elle obéit n’est pas évidente. D’abord, les mesures annoncées visent le programme général et non pas le programme spécial utilisé par la Banque Royale et son sous-traitant, IGate, afin de délocaliser des emplois canadiens à l’étranger. Ensuite, l’élément principal de cette réforme ne constitue pas un réel changement normatif : l’obligation pour les employeurs de faire un effort de recrutement et de maintien de la main-d’œuvre canadienne a toujours été présente dans la règlementation même si, jusqu’à présent, elle n’a jamais été sérieusement appliquée. De plus, les deux dispositions du programme les plus controversées qui seront finalement abolies, soit la possibilité de payer les travailleurs migrants temporaires 15% de moins et la procédure accélérée de validation de l’offre d’emploi, profitaient, au dire même de Kenney, à une infime minorité d’employeurs. Leur disparation sera donc sans grande conséquence, car sont maintenues les deux caractéristiques du programme général de travailleurs migrants temporaires qui contribuent à la détérioration des conditions d’emplois des Canadiens: l’interdiction de changer d’employeur (ou le bâton que constitue la perte du droit de travailler au Canada en cas de licenciement) et le non-accès à l’arrivée aux procédures de demande du statut permanent (ou la carotte qui constitue l’accès possible au statut permanent — incluant la réunification avec enfants et conjoint — en cas de maintien en emploi durant leurs premiers mois/années au Canada). En gardant les travailleurs migrants temporaires prisonniers d’un seul employeur pour le maintien du droit au travail ou l’accès au statut permanent, le gouvernement expose ces travailleurs à devoir faire respecter eux- mêmes leurs droits contractuels et les législations du travail. Il s’assure ainsi que leur simple présence exercera une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail au Canada (nombre d’heures de travail par jour, jour de congé, sécurité et santé au travail, etc.). Quand on sait que le nombre d’emplois précaires a augmenté trois fois plus vite que le nombre d’emplois permanents depuis la récession, ce n’est pas de nature à nous rassurer.
Sous couvert d’inciter les employeurs à embaucher des Canadiens avant de faire appel à des travailleurs migrants, le gouvernement conservateur joue plutôt, en fin de compte, deux cartes idéologiques. D’une part, en opposant les travailleurs d’ici aux « étrangers », ils transforment ces derniers en boucs émissaires responsables du chômage des Canadiens. Et d’autre part, il fait passer ceux qui sont autorisés à les embaucher pour de « mauvais » employeurs qui abusent du programme. L’imposition de sanctions telles que l’augmentation des frais de traitement des demandes, celle du coût des permis de travail, l’obligation de fournir un plan visant à recourir à une main-d’œuvre canadienne à long terme et l’abolition de la procédure accélérée d’approbation de l’offre d’emploi semble dès lors justifiée. C’est pourquoi l’administration conservatrice s’attribue un nouveau pouvoir, celui de décider seule de révoquer les permis de travailleurs migrants temporaires en emploi ou ceux d’exclure des employeurs dans les cas d’abus alors qu’on aurait pu confier cette tâche à un organisme indépendant. Fort de sa tendance à la concentration des pouvoirs, le gouvernement conservateur peut ainsi se présenter devant son électorat comme le défenseur des emplois des Canadiens et du même coup faire payer aux employeurs et aux travailleurs migrants eux-mêmes les failles d’un système qui offre une solution unique à tous les problèmes de recrutement (et pas seulement aux pénuries urgentes de travailleurs) en mentant sciemment, car les conditions de travail continueront de se dégrader en raison de la restriction des droits et des libertés des travailleurs migrants.
Tant que le gouvernement conservateur ne reconnaîtra pas que le développement exponentiel des programmes d’admission des travailleurs migrants temporaires a donné — et donne toujours — lieu
à une violation systémique des droits de ces nouveaux travailleurs en territoire canadien, ses réformes demeureront vaines. Une politique migratoire est une chose trop sérieuse pour qu’on la confonde avec
une série d’ajustements ad hoc qui répondent aux pressions de l’opinion publique ou à celles des employeurs. En attendant une véritable volonté de réforme, les conditions de travail des Canadiens
et celle des travailleurs migrants seraient mieux protégées si le ministre implantait deux nouvelles mesures : d’abord, s’il abolissait l’émission d’autorisation de travail temporaire lié à un seul employeur et les remplaçait par l’octroi de permis ouvert ou sectoriel. Ensuite, si les grilles de sélection des deux programmes d’immigration fédéraux (pour les travailleurs étrangers à l’extérieur du Canada et pour les
travailleurs étrangers temporaires) conçues de manière à répondre, avec les stratégies d’emplois et de formation, aux pénuries de travailleurs croissantes, permanentes ou récurrentes de la main-d’œuvre, permettaient à tous les travailleurs migrants, y compris les 3 travailleurs migrants avec une expérience de travail en emploi peu s'ils le désirent aux procédures de demande de statut permanent avant ou dès leur arrivée au Canada.

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